19 August 2026

Strengthening institutional democracy and freedom by developing the EPF structures

Par Serge Frisch

Par Serge Frisch, Leopoldo Bleger, Ursula Burkert, Alex Janssen, Eva Schmidt-Gloor, Franziska Ylander

La collégialité, base de la démocratie institutionnelle.

Mon exécutif1 et mon Council (2012-2016) se sont inscrit dans l’histoire de notre Fédération, héritée de nos ainés. Sous leur présidence le nombre des sociétés membres de la FEP a augmenté, le congrès de biannuel est devenu annuel et les précongrès ont donné une nouvelle impulsion scientifique et démocratique ainsi que l’envie à un nombre croissant d’analystes de participer aux congrès.

Il n’est pas inutile de rappeler que la FEP est une fédération de sociétés et non de membres individuels et que les membres fondateurs voulaient une FEP complétement indépendante de l’IPA. D’après les statuts, le Council est l’instance dirigeante de la FEP auquel l’exécutif doit rendre des comptes. Le respect de cette règle fondamentale est la base de tout fonctionnement institutionel démocratique.

A tort ou à raison, nous étions persuadés que la psychanalyse européenne était la plus vivante et dynamique du monde. Nous pensions aussi que le Council de la FEP était un pur diamant puisqu’il réunit les présidents de toutes les sociétés analytiques européennes sur un pied d’égalité quel que soit la taille des différentes sociétés. De plus, la FEP est une société a vocation scientifique et non politique ce qui permet une liberté d’expression inouïe aux présidents pour raconter la vie scientifique de leur société, leur conception de la psychanalyse telle qu’elle s’est développée dans leurs pays sous différentes contraintes et leurs doutes. Cette liberté de ton n’est possible que si l’exécutif œuvre pour que le Council soit un lieu non jugeant, non rejetant, un lieu où les présidents ne se sentent pas critiqués. Un lieu où ils peuvent être curieux d’écouter et d’apprendre de leurs collègues et intéressé par comprendre le pourquoi et comment de certains aspects qui peuvent paraître étonnant voire impossible dans leurs sociétés, d’en comprendre les implications aujourd’hui et maintenant mais aussi demain sur la psychanalyse.

Mais liberté d’expression ne signifie nullement consensus. Un petit retour en arrière me semble nécessaire.

La psychanalyse est née dans le conflit. Cette notion de conflit est essentielle et nous devons lui redonner ses lettres de noblesse. Freud s’est battu contre le monde médical mais aussi contre certains de ses plus proches collaborateurs. Souvenons-nous aussi quelques années plus tard des grandes controverses à Londres entre Kleiniens et Anna Freudiens. Ou encore, les « guerres civiles » entre lacaniens et freudiens en France ou des querelles multiples concernant la formation, du nombre de séances, de la place des training analystes, des modèles Eitingon, Français ou uruguayen etc., etc. Une question s’impose : faut-il professionnaliser la psychanalyse ou former les candidats à une science (Wallerstein 1972) ? Cela soulève la question fondamentale de comment former les analystes et dans quels buts ? Sans cette conflictualité, la psychanalyse n’existerait pas ou serait tout au plus une psychologie de bon sens.

Une certaine tension est indispensable à la vie institutionnelle afin qu’un processus de pensée analytique puisse s’y déployer.

Toute société de psychanalyse, est une démarche anti-marginalité pour que les analystes se rencontrent, puissent discuter, se chamailler et élaborer en commun mais aussi les uns contre les autres. Certes, nous avons besoin d’institutions pour contenir la folie institutionnelle mais nous ne devons pas oublier que cette normalisation institutionnelle « est un pathologique qui s’ignore. Plus les institutions émettent des règles, des contraintes pour se normaliser, plus elles veulent ignorer leur pathologique ou disons leur saine et indispensable folie institutionnelle » ? (Etienne Balibar2) Comment éviter que la FEP devienne une institution normative, surmoïque pour permettre à une certaine folie de développer sa créativité.

Il est souvent question d’un malaise dans nos institutions. Ce malaise serait-il la conséquence de l’évitement des conflits dans lesquels des désaccords s’expriment et que je mettrais en lien avec la notion des Common grounds. Ces Common grounds, où everything goes, aplatissent la complexité.

L’insidieux impact du néo-libéralisme sur nos institutions analytiques

Aujourd’hui, sous l’influence du néolibéralisme qui s’infiltre tel un gaz partout, des revendications d’autonomisation de l’individu par rapport au collectif se manifestent, et beaucoup d’analystes ne s’inscrivent plus qu’avec réticence dans les structures institutionnelles parce qu’ils ne semblent plus croire en la vie en commun dans leur société. L’illusion d’une vie analytique sans institution, sans politique scientifique commune, se développe. Nos sociétés de psychanalyse se fragmentent, et le chacun pour soi remplace l’envie ou le besoin de vivre ensemble. En d’autres mots, l’analyste individuel devient de plus en plus consommateur de la société plutôt que membre actif.

Le « nous » politique, càd la collégialité, capable d’agir collectivement se perd. La fonction des sociétés de psychanalyse se résume alors à une gestion collective voire technique et régulatrice des activités scientifiques et de formation. C’est l’essence même du néolibéralisme, qui n’est lié à aucune forme de société et « qui définit des comportements et caractérise un régime d’interaction entre les hommes mais sans aucune vision d’un être ensemble […], signe et effet d’un vide de l’imagination sociale » (Rosanvallon3, 2018, p380). Le XIX siècle opérait par contraintes et interdictions alors qu’aujourd’hui le néolibéralisme opère par des « j’aime » ou des « like » non pas pour rendre les gens dociles mais pour les rendre dépendants. La stabilité du système néolibéral provient du fait qu‘il n’est pas formé de classes antagonistes, de conflictualités.

La science est questionnée, contestée, mise en cause. Il lui est demandé plus de modestie, de rentrer dans les rangs et de se soumettre sous la coupe de l’opinion, le j’ai l’impression devient une vérité absolue plus forte que la vérité scientifique.

Aux discussions amères nous préférons substituer des idées plus douces, qui font office de couettes mentales. Or, la psychanalyse réclame de l’audace pour s’ouvrir à une autre pensée pour la tester et la contester. Pour paraphraser Bachelard, faire de la psychanalyse c’est penser contre son cerveau, en d’autres mots, c’est mettre à l’épreuve certaines idées qui parasitent paresseusement notre cerveau.

L’idée que tout serait relatif s’est imposé : la psychanalyse serait une des nombreuses psychothérapies qui ne serait pas plus vraie ni plus fausse, ni meilleure, que les autres. Alors pourquoi faire l’effort d’une formation exigeante ? Les analystes auraient-ils perdu leur fierté d’être analyste ?

Le « c’est comme cela » a remplacé le « pourquoi c’est comme cela ».

Il y a quelques années l’IPA a décidé, sous la pression des collègues Nord- et Latino-Américains, et contre une majorité de sociétés européennes, de diminuer pour les candidats en formation dans le modèle Eitingon, le nombre minimum de séances d’analyses hebdomadaires dans de 4 ou 5 à 3. L’argument était, qu’il n’y avait plus assez d’analysants prêts à accepter 4 ou 5 séances. Le c’est comme cela s’est imposé et l’IPA est passé de 4 à 3. Pas besoin d’y réfléchir.

Ce sont les chiffres qui comptent. Plus besoin de métapsychologie. Les nombres parlent peut-être pour eux-mêmes mais ne disent rien, ne donnent aucune explication, c’est a-sensé. Le narratif disparaît, c’est le zéro de la pensé. Le doute, le non savoir analytique et la complexité sont antinomiques à la comptabilité.

Lorsque les chiffres prétendent penser à notre place, la réflexion devient superflue. Le c’est comme cela est un non savoir puisque nous ignorons pourquoi il en est ainsi. Alors que la narrativité ouvre vers la découverte de l’inconnu, l’improbable. Le c’est comme cela est le degré zéro du savoir, de l’esprit. Et puis le chiffre rend la théorie superflue et nous éloigne de la psychanalyse.

Voyons maintenant comment ces réflexions ont influencé notre conception de la démocratie au niveau de l’exécutif, du Council puis des structures de la Fédération.

Au niveau de l’exécutif.

Je veux resouligner l’idée de l’importance de la collégialité que je veux mettre en avant au niveau de toutes les instance de notre Fédération.

Il était très important pour moi de ne présenter au Council que des projets sur lesquels il y avait unanimité à l’exécutif. Il me semblait clair que si nous ne trouvions pas cette unanimité à l’exécutif, c’est que certains aspects du projet n’étaient pas suffisamment réfléchis. Et les arguments qui posaient question au sein de l’exécutif se retrouvaient toujours au Council. En présentant les projets nous présentions toujours nos discussions et les hésitations de certains et finalement comment nous en étions arrivés à une position unanime. Je pense que le Council sentait qu’entre nous, nous étions très sereins et avions bien élaboré le pour et le contre de chaque proposition et que nous étions d’une totale transparence.

Au niveau du Council.

L’exécutif qui au nom du Council gère la Fédération pense FEP tous les jours alors que les présidents ont souvent un lien plus distant entre les 2 Councils annuels. Du fait que l’exécutif et surtout le président a accès à des informations auxquelles la plupart des présidents n’ont pas accès, j’introduisais chaque Council en présentant un compte rendu détaillé des informations que j’avais obtenu ou des questions qui s’étaient posés depuis les derniers 6 mois dans la sphère analytique. C’était aussi une façon d’introduire dans les discussions les nouveaux présidents qui étaient présents pour la première fois.

Nous avons décidé que l’exécutif informerait les présidents sur chaque projet mais que le vote ne se ferait que lors du Council, suivant pour que les présidents puissent en discuter entre eux et aussi avec le conseil d’administration de leur société. Ainsi les présidents n’avaient pas l’impression d’être mis devant le fait accompli ou d’être poussés à prendre des décisions à la hâte. Les présidents ressentaient cette façon de faire comme fort respectueuse et démocratique.

À la suite de mes expériences institutionnelles précédentes, je m’étais rendu compte qu’il était facile de tuer toute discussion vivante en se focalisant sur des aspects techniques ou administratifs. Le danger était donc d’éradiquer toute discussion analytique. Nous avons alors décidé de débattre lors de chaque Council d’une question scientifique et d’une question institutionnelle. Lors de chaque réunion du Council nous demandions à deux présidents d’expliquer en 10 minutes la position de leur société sur un sujet que nous avions choisi. En 10 minutes, nos collègues étaient obligés de centrer leurs interventions sur l’essentiel et les différences apparaissaient immédiatement. Ces échanges étaient tellement intéressants, riches et surtout respectueux au point que nous avions pensé les regrouper dans un livre. Malheureusement, nous n’en avons pas eu le temps.

Les thèmes abordés étaient en lien avec la sélection des candidats, certains aspects de leur formation, le maniement des questions éthiques, aussi en lien avec le fonctionnement de leur institut, l’influence ou non des pouvoirs publiques sur la formation ou sur l’exercice de la psychanalyse, la place ou non de la psychothérapie dans les institutions analytiques etc. Mon exécutif et moi souhaitions ainsi montrer qu’il était possible de discuter analytiquement de nos institutions en pointant les différences et montrer qu’il était plus sain d’en débattre plutôt que d’essayer de noyer les différences dans un consensus mou, dans des Common grounds sans saveur, de faire semblant que nous étions tous d’accord, que nous étions tous les mêmes analystes.

Venons-en à la structure de la FEP.

Au début de mon mandat, je me suis rendu compte que la FEP n’avait aucune existence légale et que de ce fait les avoirs bancaires auraient pu être bloqués. Nous avons trouvé des solutions à ce problème en devenant une société de droit suisse exempte de tout impôt. Je regrette que ce statut très sécure ait été changé.

Je passerai rapidement sur les changements de la constitution en ne relevant qu’avant ma présidence, certains membres de l’exécutif étaient élus pour 4, d’autres 6 voire 8 ans. A cause de ce mode d’élection il y avait presque chaque année une nouvelle élection et un nouveau membre qui devait intégrer l ‘exécutif ce qui provoquait de l’instabilité. J’ai proposé que l’entièreté de l’exécutif soit élue pour une période de 4 ans ce qui a permis plus de cohésion et d’efficacité au sein de l’exécutif.

Nous nous sommes rendu compte qu’en dehors du new member seminar et du forum on education, et la FEP n’offrait aucun groupe de travail fixe pour les membres. Nous avons alors mis en place un colloque annuel pour les étudiants universitaires qui trop souvent n’entendent plus parler de psychanalyse à l’université ainsi qu’un séminaire annuel pour les nouveaux training analystes.

Un des gros succès de mon administration a été la décision du Council d’acheter la Maison de la FEP qui appartiendrait aux sociétés européennes. Symboliquement chaque président possède sa clé pour rentrer ici. C’est endroit où nous nous réunissons aujourd’hui. Notre but ou notre rêve était d’offrir aux analystes européens un lieu neutre où ils pourraient se réunir librement pour des groupes cliniques, d’intervision ou plus théoriques. L’idée était que la FEP mettait librement à disposition ces locaux, sans contrôle tatillon par les instances. J’ai toujours conçu cela comme une extension de la psychanalyse.

Un House committee, actuellement sous la direction éclairée de Joëlle Picaard, a été mis en place et a été inscrit dans les statuts de la FEP. Son but était non seulement de gérer la Maison mais surtout de susciter la création de nouveaux groupes de recherche. Ce House committee n’était pas en rivalité avec l’exécutif mais représentait une nouvelle instance afin d’étendre les activités de la FEP dont l’exécutif ne pouvait pas s’occuper. Dans notre perspective ces activités de la Maison ne devaient absolument pas être sous un contrôle administratif tatillon mais devaient bénéficier de beaucoup de liberté créatrice, voire d’une certaine folie.

Je ne voudrais pas oublier que pour la première fois de l’histoire de la FEP nous avons engagé un administrateur, à savoir Frank Goderniaux et un responsable pour la maison à savoir Zack Khalfi. Tous sont avec la FEP depuis plus de 10 ans et survivent à tous les présidents.

Pour mon exécutif susciter les échanges, les discussions, voire certaines frictions entre collègues des différentes sociétés européenne était pour nous faire progresser d’une part la démocratie analytique et le développement de la psychanalyse.


Notes

1 Serge Frisch (président), Franziska Ylander (vice-présidente), Eva Schmidt-Gloor (vice-présidente), Alex Janssen (trésorier), Ursula Burkert (responsable site et Bulletin), Leopoldo Bleger (secrétaire général)

2 Etienne Balibar : Psychologie des masses et analyse du moi. CAIRN 2016

3 Rosanvallon P. 2018, p. 380 : Notre histoire intellectuelle et politique 1968-2018. Paris, Seuil

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