Fédération européenne de Psychanalyse 60ème Symposium

Démocratie et Psychanalyse en Europe : passé, présent, futur

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Fédération européenne de Psychanalyse
60ème Symposium
Démocratie et Psychanalyse en Europe : passé, présent, futur

La Fédération européenne de Psychanalyse est devenue une organisation scientifique psychanalytique importante dont les 60 ans d’histoire reflètent les défis et les succès de la psychanalyse au sein d’un continent hétérogène et au vécu politique mouvementé. La FEP-EPF est née, après 1945, des cendres d’un continent européen décimé, au sein duquel la majorité des Sociétés de psychanalyse avaient été démantelées, y compris la propre Société psychanalytique de Vienne de Sigmund Freud dont il ne restait qu’un seul membre en 1945.

Malgré ces événements, comme Freud l’a suggéré initialement, la psychanalyse, ayant pour objet de libérer l’être humain de sa misère névrotique, a prospéré après 1945 et a été étroitement lié aux conditions sociétales qui ont accompagné l’instauration de la démocratie en tant que structure politique. Réfléchissons sur l’entrelacement entre démocratie et psychanalyse, toujours en évolution dans le monde d’aujourd’hui. Le contexte politique dans lequel Sigmund Freud a découvert la psychanalyse à la fin du 19ème siècle est significatif, mais en quoi ? La psychanalyse, telle que nous l’envisageons aujourd’hui en Europe, peut-elle s’épanouir dans des régimes totalitaires, ou a-t-elle besoin pour continuer d’exister et de se développer d’un environnement politique démocratique ?

La résurgence violente et massive d’un profond mépris pour tout droit de l’homme pendant la Seconde Guerre mondiale, et qui a aussi visé l’éradication de la pensée psychanalytique, a confirmé l'enracinement profond de l’autoritarisme, non seulement dans la psyché de l’homme, mais aussi dans l’histoire de l’humanité. Comme si la compulsion de répétition d’une imposition violente et traumatique était quelque chose d’inévitable, toujours prête à resurgir en tant que constituant l’objectif premier d’une certaine forme de pouvoir venant confirmer un narcissisme primitif, pernicieux constitutif de la domination absolue et d’annihilation de l’autre.

Freud, qui a connu la Première Guerre mondiale, et l’émergence de la Seconde durant laquelle a été violemment écarté tout ce qui relevait d’un principe démocratique, a affirmé de façon catégorique, dans ses derniers textes qui traitent de sociabilité humaine, que la nature profonde de l’homme était tout, sauf démocratique. A titre indicatif, il a écrit qu’« il [l’homme]compte aussi à juste titre parmi ses aptitudes pulsionnelles une très forte part de penchant à l’agression », et que « homo homini lupus » [« L’homme est un loup pour l’homme »]. « En conséquence de quoi, le prochain n’est pas seulement pour lui un aide et un objet sexuel possible, mais aussi une tentation, celle de satisfaire sur lui son agression, d’exploiter sans dédommagement sa force de travail, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ce qu’il possède, de l’humilier, de lui causer des douleurs, de le martyriser et de le tuer. » (1930). Aujourd’hui, 81 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale cette vision se confirme, une fois de plus, par les terreurs auxquelles est soumise l’Europe.

Donald Winnicott a donné une autre définition psychanalytique de la démocratie : « une société bien ajustée à ses membres sains, et fondamentalement enracinés dans une maturité individuelle et sociétale ». Ecrite en 1950 dans le sillon de la Seconde Guerre mondiale, sa perspective offre un prisme saisissant qui permet d’interroger l’évolution de la psychanalyse selon deux points de vue : phénomène social et traitement thérapeutique différent des autres méthodologies psychologiques.

L’idéal démocratique de Winnicott repose sur la conception particulière qu’il a de la maturité. Une société démocratique se définit donc par sa « maturité », une qualité qui va de pair avec la maturité de ses membres sains. Pour que cet idéal soit réalisable, cette « tendance démocratique innée » doit être présente chez un pourcentage suffisant d’individus. Pour Winnicott, cette tendance innée n’existe pas sans un environnement [psychique] facilitant, c’est-à-dire sans une mère ordinairement dévouée. Par conséquent, le « facteur démocratique inné » advient essentiellement dans un « bon foyer ordinaire » grâce à la préoccupation maternelle primaire, fondement essentiel pour que l’individu développe la maturité affective qui fera de lui un être social responsable. L’ingérence à ce stade précoce du développement peut affaiblir et/ou déformer le potentiel démocratique chez tout individu.

Les individus antisociaux sont une menace pour la démocratie et pour l’accès à la maturité de l’être humain. Alors que toute société doit connaître le pourcentage d’individus antisociaux qu’elle peut contenir, elle doit aussi être en mesure de comprendre les racines de la tendance antisociale provenant d’un environnement familial insuffisamment bon. La personne antisociale dissimulée désire le pouvoir sur l’Autre du fait d’un sentiment d’insécurité, ce qui conduit souvent à ce que des individus immatures deviennent des leaders. Une gouvernance immature par des individus qui sont « sociologiquement immatures » va renforcer les tendances anti-démocratiques.

La démocratie en guerre est un concept complexe et souvent contradictoire, car la guerre ébranle les idéaux démocratiques et peut mettre en péril la maturité des individus qui peuvent oublier leurs principes démocratiques pour rester en vie et survivre - au moins physiquement. Mais à quel prix psychique ?

En 1945, l’Europe a été confrontée à une destruction presque totale. Cependant, dans les pays occupés comme la France et les Pays-Bas, la psychanalyse a paradoxalement gagné en vitalité en se pratiquant « clandestinement », agissant en qualité de centres pour « la liberté des idées et la confiance dans l’avenir » (Groen-Prakken, 1986). Ces mouvements de résistance psychanalytique ont constitué les premières tentatives de réunion ; ensuite, se sont tenus des congrès après-guerre à Amsterdam (1947) et Vienne (1958). Malheureusement, en raison d’un manque de moyens et de la difficulté de se déplacer, ces tentatives n’ont donné que peu de fruit. Mais ce furent des tentatives importantes.

La Fédération européenne de Psychanalyse a été fondée à la suite de nombreux débats qui permirent de dépasser la réticence des Sociétés, préoccupées par l’ingérence internationale dans leurs cursus de formation. Parmi les différentes figures emblématiques, l’analyste suisse Raymond de Saussure, malgré les barrières de la langue et des identités nationales, joua un rôle décisif pour mener à bien la création de la FEP en 1966. Au début, la FEP a eu du mal à construire sa propre identité européenne, puis elle a mis en place le Bulletin : Psychanalyse en Europe qui a permis de faire connaître les différents congrès organisés autour de la formation et de sujets cliniques et de démontrer sa valeur en dépit de ses difficultés initiales.

Au fur et à mesure que les pays européens sont devenus plus démocratiques au cours des années 1970 et 1980, la psychanalyse a commencé à évoluer en Europe de l’Est au moment de la « chute du rideau de fer » et créa ainsi de « nouveaux horizons » au sein de l’Europe, changeant fondamentalement le paysage politique et culturel. Si bien que l’établissement de la démocratie a facilité directement le retour et l’expansion de la psychanalyse dans des pays comme la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, le Portugal, l’Espagne et la Grèce. La psychanalyse était considérée comme un « symbole puissant de liberté psychique » (Groen-Prakken, 1997).

La FEP a été proactive en rendant directement visite à des groupes psychanalytiques en Europe de l’Est (Belgrade, Lituanie, Allemagne de l’Est, Varsovie, Prague) afin de comprendre leur situation et leur offrir du soutien. Des séminaires et des cours d’été ont été mis en place et les séminaires cliniques de l’Europe de l’Est ont débuté à Budapest en 1989. Ultérieurement, des cours d’été ont permis d’offrir un enseignement systématique et un échange clinique. Cela a engendré un « sentiment de coopération » et a permis une grande visibilité des différentes techniques psychanalytiques.

L’API, tout en se différenciant de la FEP, a aussi contribué à la reconnaissance et au soutien de nouveaux groupes et de membres à titre individuel en Europe de l’Est par la création d’une « qualification in locus » pour les membres de l’API selon certains critères spécifiques. A été reconnue la nécessité pour la FEP et l’API de coopérer, avec pour la FEP le besoin constant de rester une société scientifique tout en étant néanmoins impliquée dans les discussions sur la formation psychanalytique.

Les langues ont constitué un véritable défi pour la Communauté psychanalytique pan-européenne. Après 30 ans d’existence, la FEP n’avait toujours pas résolu le problème linguistique étant donné que ses membres parlaient 24 langues, ce qui posait parfois des difficultés de communication et faisait resurgir des sentiments nationalistes. Actuellement, la FEP compte trois langues officielles, cependant l’anglais est aujourd’hui la langue dominante utilisée dans les nombreux événements scientifiques et les réunions du Conseil de la FEP.

Il y a eu et il y a encore des disparités économiques et culturelles entre l’Est et l’Ouest, certaines significatives au plan économique, ce qui affecte la participation et nécessite un soutien financier. Mais la FEP a été généreuse et continue de l’être en soutenant les habitants de pays défavorisés au plan économique.

Le désir des nouveaux groupes psychanalytiques de prendre leur autonomie a suscité des tensions internes. Des complexités institutionnelles sont survenues suite aux difficultés inhérentes à la psychanalyse en tant qu’institution internationale et à la pléthore des différents modèles apparus à la suite du paradigme classique freudien. Dans certains pays, il y a eu des pressions gouvernementales et sociétales. La psychanalyse est toujours confrontée à l’ingérence gouvernementale, au système de sécurité sociale et à la prolifération des psychothérapies courtes. Ces pressions menacent l’idéal classique du traitement psychanalytique à durée indéterminée.

Les activités scientifiques de la FEP, regroupant des réunions scientifiques d’un niveau élevé : séminaires, congrès sur l’enseignement, congrès annuels, Bulletin, importants comités scientifiques sur de solides études cliniques favorisent la maturité émotionnelle et l’évolution professionnelles de ses membres permettant ainsi à la communauté psychanalytique d’être saine selon le concept de Winnicott d’un « facteur démocratique inné ».

Le principe de non-ingérence avec les politiques individuelles des différentes sociétés, faisant écho à la « non-ingérence avec le bon foyer ordinaire » est crucial pour le maintien de l’efficacité de la FEP. Cela nécessite une « vigilance constante » pour la protection de la « liberté psychique » et de la « liberté d’opinions », cruciales pour la psychanalyse et la démocratie, en particulier contre la dépendance financière des parties tierces. Exiger que toutes les sociétés de la FEP soient membres de l’API, selon différents critères significatifs, permet à la FEP de se concentrer sur des sujets scientifiques.

Entre le 30ème anniversaire de la FEP en 1996 et le 50ème anniversaire en 2016, l’avenir de la psychanalyse en Europe de l’Est était encore une question pressante afin que l’intégration de sa perspective unique permette d’élargir la culture psychanalytique européenne. Le rôle de la FEP restera celui de fournir des plateformes pour les échanges scientifiques, les discussions autour de la formation et l’évaluation critique des concepts et pratiques psychanalytiques. La FEP doit aussi savoir s’adapter en offrant diverses activités (séminaires, cours d’été, congrès, publications), qui répondent aux besoins nouveaux de ses membres dans toute l’Europe.

L’histoire de la psychanalyse en Europe, surtout vue au travers du prisme de la FEP, illustre avec vivacité l’assertion de Winnicott selon laquelle une société en bonne santé, précisément comme peut l’être un individu, lutte pour sa maturité qui s’exprime au travers des principes démocratiques et de la liberté intellectuelle. La destruction et la renaissance de la psychanalyse après la Seconde Guerre mondiale, suivie de son expansion après la chute du rideau de fer, met en lumière la psychanalyse comme un « puissant symbole de liberté psychique » comme l’a écrit Han Groen-Prakken, présidente de la FEP (1987-1991) dans son article de 1986 sur l’histoire de la FEP.

Le voyage de la FEP depuis un début hésitant jusqu’à une organisation capitale, en pleine expansion à 60, démontre la résilience et la nécessité de la collaboration internationale dans l’encouragement de la pensée et de la pratique psychanalytiques, grâce à un effort constant pour une identité qui est à la fois unifiée et respectueuse de la diversité.

Le futur de la psychanalyse en Europe dépend de sa capacité à maintenir des valeurs de maturité individuelle et sociétale, une liberté affective et un partenariat respectueux, incarnant ainsi les idéaux démocratiques qui lui permettent d’évoluer et de prospérer au sein d’un continent de cultures et de langues différentes.

Nous attendons vivement que les membres et les amis de la FEP se joignent à nous dans l’élaboration de l’argument pour le Symposium de 60ème anniversaire de la FEP sur la psychanalyse et sur la démocratie : passé, présent et futur.

L’Exécutif de la FEP :

Jan Abram, Présidente
Udo Hock, Vice-Président
Renate m. Kohleimer, Vice-Présidente
Christos Zervis, Trésorier
Nergis Güleç, Secrétaire générale
Claire-Marine François-Poncet, Directrice de publication

Mars 2026
Traduit de l’anglais par Chantal Duchêne-González, Paris

Bibliographie
GROEN-PRAKKEN, H. (1986). Une organization européenne, la quand, le comment et le pourquoi. Un aperçu historique de la fondation et du développement de la FEP (1986). Bulletin de la Fédération Européenne de Psychanalyse (n°26-27, 1986), pp 11-65.
GROEN-PRAKKEN, H. (1997). Vers une Fédération Panaeuropéenne de Psychanalyse. Le développement du mouvement psychanalytique en Europe Centrale et de l’Est, 1987 – 1996. Bulletin de la Fédération Européenne de Psychanalyse, n°48, pp 5-25.
FRISCH, S. et al (2016). 50 Years of the European Psychoanalytical Federation Psychosozial-Verlag.
FREUD, S. (1930). Le malaise dans la culture, OCFXVIII, Paris, Puf, 1994, pp. 245-334.
WINNICOTT, DW (1950). Quelques réflexions sur le sens du mot démocratie, Conversations ordinaires, Paris, Gallimard, 1988, pp 273-294.

 

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